L’intelligence artificielle n’est plus seulement un thème de croissance pour les géants technologiques. Elle devient aussi un test de leur capacité à maîtriser l’électricité, l’eau et les émissions nécessaires à l’expansion des centres de données. Une enquête de Reuters auprès de 15 grandes organisations environnementales montre bien ce paradoxe: toutes utilisent déjà l’IA, tout en s’inquiétant de son empreinte.

Les applications décrites sont concrètes. Conservation International analyse des images satellites afin d’alerter plus vite des patrouilles forestières au Cambodge. Au Kenya, Save the Elephants utilise des modèles entraînés sur des plateformes graphiques de Nvidia pour examiner en quelques heures des relevés qui mobilisaient auparavant neuf personnes pendant neuf mois. Le Jane Goodall Institute estime qu’un projet de numérisation et de traduction de notes de terrain pourrait être ramené de 13 à 15 ans à environ deux ans grâce à un outil développé avec Amazon Web Services.

Ces gains de productivité ont toutefois une contrepartie matérielle. L’Agence internationale de l’énergie estime que les centres de données pourraient consommer environ 945 térawattheures d’électricité par an en 2030, soit près du double du niveau actuel et un volume comparable à la consommation annuelle du Japon. Leur consommation d’eau pourrait passer d’environ 560 milliards de litres en 2023 à 1 200 milliards en 2030. Les émissions associées atteindraient l’équivalent de plus de 300 millions de tonnes de dioxyde de carbone.

Pour les actionnaires de Microsoft, Amazon et Alphabet, le sujet dépasse donc la communication environnementale. L’accès à une énergie fiable, le refroidissement, les raccordements au réseau et l’obtention de permis peuvent augmenter les investissements, retarder des capacités et peser sur les marges. À l’inverse, les groupes capables de sécuriser des contrats d’électricité bas carbone, d’améliorer l’efficacité des serveurs ou de développer le calcul en périphérie peuvent gagner un avantage économique.

La pression réglementaire pourrait également monter. La Turquie prévoit de promouvoir à la COP31 un engagement sur le développement durable de l’IA, tandis que le secrétaire général de l’ONU souhaite une publication plus complète de l’impact environnemental des grands systèmes. Ces initiatives ne constituent pas encore des règles contraignantes, mais elles pourraient préparer de nouvelles obligations de mesure et de divulgation.

Les projections à 2030 restent incertaines: l’efficacité des puces, le mix électrique et l’évolution des usages peuvent modifier la trajectoire. L’investisseur doit donc éviter une lecture uniquement alarmiste ou euphorique. Les indicateurs les plus utiles seront la progression des dépenses d’infrastructure, le coût de l’énergie, les contraintes locales sur l’eau, les délais de raccordement et la cohérence entre croissance de l’IA et objectifs climatiques.