Au coeur d’une Birmanie déchirée par le conflit, le festival de Taungbyone offre un rare moment de rassemblement. Les « Nat-kadaw », ou « épouses des esprits », incarnent cette semaine les quelque 111 esprits divins de la tradition animiste. Parées de bijoux dorés et d’un maquillage étincelant, ces médiums, souvent des femmes transgenres ou d’autres personnes LGBT+, dansent, boivent et tombent en transe sous les regards des fidèles et des milices pro-gouvernementales.
Traditionnellement attirant des milliers de pèlerins venus de tout le pays, l’événement a souffert des perturbations causées par la guerre civile entamée après le coup d’État militaire de 2021. Les lignes de front se sont récemment éloignées, permettant la tenue de cette célébration qui joue, pour beaucoup, le rôle d’un espace de visibilité et de solidarité pour des minorités criminalisées par la loi birmane. La foule acclame, jette des roses, glisse des billets et allume des cigarettes sur les lèvres des médiums, signes d’une vénération intense et souvent festive.
Les Nats interviennent, selon la croyance locale, dans tous les pans de la vie quotidienne — de la vente d’une voiture d’occasion aux destins marqués par la guerre. Pour de nombreux participants traumatisés, la cérémonie est une recherche de sens et de réconfort : « J’ai perdu mon chemin, c’est pour cela que je suis venu ici », confie un festivaliers anonyme. Les médiums expliquent qu’ils mettent les fidèles en relation avec l’esprit adapté à leurs besoins, comparant les Nats à des remèdes sociaux ou spirituels.
Au-delà de la piété, Taungbyone est aussi un espace économique et social local — vendeurs ambulants, artisans de coiffes et autres prestataires profitent de l’affluence, même si la guerre a laissé des pertes humaines et matérielles considérables. Le festival révèle la permanence d’une pratique animiste ancienne, coexistante du bouddhisme dominant, et souligne l’importance des rituels collectifs dans un pays en proie à une profonde division politique et sociale.


