Les émissions d’obligations d’entreprises américaines notées Investment Grade ont atteint 1 880 milliards de dollars depuis le début de 2026 jusqu’au 4 novembre. Ce montant dépasse déjà le précédent record annuel de 1 860 milliards, établi en 2020 lorsque les taux proches de zéro avaient encouragé les entreprises à renforcer leur trésorerie pendant la pandémie.

Cette fois, le moteur principal est différent. Amazon, Alphabet, Meta, Microsoft et Oracle ont levé ensemble plus de 370,7 milliards de dollars, soit environ un cinquième du marché Investment Grade américain. Amazon et Alphabet figurent parmi les premiers émetteurs, tandis qu’Apple vient également de placer environ 7,5 milliards de dollars de dette en sept tranches. Les capitaux servent notamment à financer les centres de données, les puces, l’énergie et les autres infrastructures nécessaires au développement de l’intelligence artificielle.

Le nombre d’opérations a pourtant diminué d’environ 4 %, à 1 084 émissions. Le record provient donc surtout de transactions plus importantes: la taille moyenne atteint environ 1,7 milliard de dollars, contre 1,4 milliard un an plus tôt. La demande des investisseurs est restée solide, plusieurs émissions liées à l’IA ayant été sursouscrites.

Pour un investisseur obligataire, cette vague augmente le choix de titres émis par des groupes souvent très rentables et bien notés. Elle peut offrir des rendements plus attractifs que par le passé, surtout si les taux restent élevés. Mais l’abondance de l’offre peut aussi exercer une pression sur les prix et élargir certains écarts de crédit. Il faut donc comparer la rémunération proposée à la durée de l’obligation, à la qualité du bilan et au risque de concentration sectorielle.

L’enjeu central est la rentabilité future des investissements dans l’IA. Goldman Sachs estime que les émissions obligataires pourraient financer environ 35 % des dépenses d’investissement des hyperscalers en 2027. Si la monétisation des services d’IA tarde, la hausse des intérêts et des engagements d’achat pèsera davantage sur les flux de trésorerie. Les marchés du crédit commencent déjà à intégrer ce risque: le coût de protection contre un défaut d’Oracle à cinq ans a atteint 325,45 points de base le mois dernier, un record.

Le volume record n’indique donc pas automatiquement une fragilité financière, mais il marque un changement de régime. Des entreprises qui finançaient largement leur croissance par leur trésorerie utilisent désormais massivement le marché obligataire. Pour l’investisseur, la question n’est plus seulement de croire au potentiel de l’IA, mais de vérifier si les revenus générés progresseront assez vite pour rémunérer durablement ce capital emprunté.